« Si on ne se prépare pas, on risque de vivre la même chose que la sidérurgie » : les experts-comptables en première ligne face au tsunami de l’IA

Automatisation, pression sur les honoraires… L’essor de l’intelligence artificielle bouscule le métier d’expert-comptable. Et fait vaciller un modèle protégé depuis 1945. Lire l’enquête parue dans Les Echos.

« Si on ne se prépare pas, on risque de vivre la même chose que la sidérurgie des années 1980 ! » Expert-comptable et consultant à Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), Philippe Barré ne cache pas son inquiétude quant à l’avenir de sa profession, à l’heure où l’intelligence artificielle s’invite dans l’ensemble de la chaîne comptable.

Car un métier aussi standardisé que la comptabilité, qui manipule des données structurées, est particulièrement exposé à la concurrence des algorithmes. Plusieurs études* classent ainsi la profession comme la plus à risque face à l’IA. De quoi bouleverser un secteur qui pèse 27 milliards d’euros en France, selon le bureau d’études Xerfi.

« C’est un sujet anxiogène : l’IA transforme profondément la profession, tout comme, à plus court terme, la généralisation de la facturation électronique. Ces préoccupations expliquent la participation record au Congrès de l’ordre cette année », relève Idriss Belloucif, associé chargé de l’expertise comptable chez RSM. Ce cabinet international a annoncé, en juin, un investissement d’un milliard de dollars sur trois ans dans des solutions d’IA « agentique ».

Une part d’humain incontournable ?

« Les progrès de l’IA sont exponentiels. Si on prolonge les courbes, un tsunami nous attend », confie Philippe Barré. « Un petit cabinet de quartier va se faire manger parce qu’une solution en ligne fera la même chose que lui, pour beaucoup moins cher », pronostique Hugo Zagury, expert-comptable à Paris. D’ores et déjà, des clients arrivent en rendez-vous armés des réponses de Gemini, Le Chat ou ChatGPT, et n’hésitent plus à challenger leur comptable, par exemple sur le choix du régime de société.

Il faut toutefois distinguer la comptabilité de trésorerie, généralement réservée aux petites structures et fondée sur les seules entrées et sorties bancaires de l’année, de la comptabilité d’engagement, qui intègre les créances et les dettes. La seconde, nettement plus complexe, laisse davantage de place à l’interprétation.

« Les primes, par exemple, peuvent être versées en 2027 mais imputées aux comptes de 2026 », illustre Hugo Zagury. Pour ce type d’arbitrage, un humain paraît indispensable. Quoique… « L’IA peut tout à fait proposer des scénarios. Elle est déjà utilisée pour aider le dirigeant à optimiser fiscalement sa rémunération », poursuit l’expert-comptable.

Des oiseaux de mauvais augure ? Contacté par « Les Echos », l’Ordre des experts-comptables se veut rassurant et rappelle que la profession, protégée par la réglementation, est déjà très digitalisée : reconnaissance automatique des notes de frais, remontée automatique des flux bancaires, envois dématérialisés à l’administration fiscale et aux caisses sociales, prélèvement à la source, etc.

Certains arbitrages continuent par ailleurs de nécessiter une intervention humaine. « Tous les états comptables ne sont pas presse-bouton. Il y a une part d’opinion, notamment sur l’attribution d’une écriture sur un exercice ou le suivant », souligne Damien Charrier, président du Conseil national de l’ordre des experts-comptables.

« Les entrepreneurs sont attachés à leur comptable, c’est un peu leur médecin de famille. Qui a envie de se faire soigner par un bot ? », abonde Arthur Waller, cofondateur de Pennylane, une licorne française qui édite un logiciel pour les experts-comptables.

Expert-comptable et fondatrice du cabinet Neo Cab en région parisienne, Julie Amsellem a pris les devants, et se forme au coaching professionnel. « Il y a un énorme besoin d’accompagnement des entrepreneurs sur la partie non chiffrée », assure-t-elle. Une activité moins exposée à la concurrence des algorithmes.

Pour les partisans d’une vision optimiste, le refrain est connu : l’IA prendra en charge les tâches les plus répétitives, libérant du temps pour des missions à plus forte valeur ajoutée, en l’occurrence le conseil stratégique et l’analyse financière. « Clairement, on peut absorber plus de dossiers qu’avant grâce à l’IA », reconnaît Julie Amsellem.

Le cabinet d’expertise comptable en ligne Dougs, installé à Lyon, considère l’IA comme la « pièce maîtresse » qui manquait pour automatiser toute la production. Son système d’IA est parvenu, en novembre, à produire des comptes de A à Z pour des profils simples.

Des IA pas encore fiables

Les clients concernés étaient « des consultants indépendants constitués en Sasu, sans difficulté technique. C’est plus compliqué pour un e-commerçant qui opère dans plusieurs pays, avec des régimes de TVA multiples. Mais nous estimons que d’ici à 2027, l’IA pourra sortir les bilans de tous nos clients sans erreur et sans intervention humaine », prédit Patrick Maurice, le PDG et cofondateur de Dougs. Pour lui, « d’ici à cinq ans, il sera très difficile de rivaliser avec l’IA. L’humain est complètement dépassé quand il faut traiter des milliers de transactions ».

Les algorithmes savent également détecter les incohérences dans les écritures comptables, automatiser certains échanges avec les clients grâce à des chatbots dopés à l’IA générative, et produire des prévisions de trésorerie. Demain, l’entrepreneur pourra piloter sa comptabilité à la voix, directement depuis son smartphone. « Les agents IA prendront l’initiative de relancer les clients par email pour récupérer leurs justificatifs », ajoute Philippe Barré.

Nous n’y sommes pas encore. Les « hallucinations » des moteurs d’IA générative, conçus pour avoir réponse à tout, y compris lorsqu’ils ne disposent pas d’information fiable, génèrent des aberrations. « La semaine dernière, ChatGPT m’a inventé un chapitre du code de déontologie des experts-comptables », glisse Philippe Barré.

Former les personnels

En octobre, le cabinet Deloitte a dû rembourser partiellement le gouvernement australien après avoir livré un rapport assisté par IA contenant des erreurs factuelles majeures, dont des décisions de justice inexistantes. De même, « ChatGPT a induit en erreur l’un de nos clients qui lui a demandé, avec un prompt mal formulé, si une provision pouvait être déduite de l’exercice en cours alors que le fait générateur était attendu sur l’exercice suivant », relate Idriss Belloucif chez RSM.

Pour maîtriser l’IA malgré ses limites actuelles, « il faut la biberonner de données, l’entraîner et mettre en place des contrôles extrêmement stricts à chaque étape de la production », met en garde Patrick Maurice, dont la société Dougs compte, parmi ses 500 salariés, 120 ingénieurs et développeurs. Tous les cabinets n’ont toutefois pas l’ambition ou les moyens de développer, à l’instar de Dougs, leur propre plateforme d’IA. Et ceux qui se contenteront d’adopter des solutions sur étagère vont devoir acculturer leur personnel à de nouvelles façons de travailler.

« Il faut trois minutes pour télécharger ChatGPT, mais on ne change pas les compétences d’un salarié en une semaine. L’or noir, dans la période actuelle, ce sont les collaborateurs agiles et désireux d’apprendre », évoque Philippe Barré. Conscient du risque de fracture technologique entre cabinets, l’Ordre des experts-comptables a lancé une plateforme gratuite de formation, Cap 2030, dotée d’un budget de 1,8 million d’euros.

Au-delà de ces enjeux RH, « le sujet de préoccupation numéro un, c’est le modèle économique », tranche Idriss Belloucif. L’essor de l’IA, combinée à la généralisation de la facture électronique, pousse en effet à une érosion des honoraires sur les missions de base comme la saisie comptable ou la production des comptes et liasses fiscales.

Celles-ci pourraient devenir de simples produits d’appel. Elles sont « de plus en plus difficiles à valoriser auprès des clients, notamment parce qu’elles sont désormais très standardisées et automatisées », décrypte Alexis Jouan du bureau d’études Xerfi, auteur d’une étude récente sur les experts-comptables.

« Les clients ne réclameront pas nécessairement des baisses d’honoraires, mais attendent davantage de conseil pour un prix équivalent », complète le spécialiste. Or, sur le conseil, les experts-comptables ne bénéficient d’aucun monopole.

Des suppressions de postes sont également à craindre, notamment chez les 190.000 salariés des cabinets « dont au moins la moitié n’a jamais fait autre chose que de la tenue comptable et de la revue de justificatifs », avance Philippe Barré. « Ceux-là devront changer tout ou partie de leur métier, ou partir », poursuit-il. Les experts-comptables, eux, conserveront la relation au client et superviseront les IA, dont ils seront responsables des productions.

Cela dit, « notre profession est vieillissante et un certain nombre d’experts-comptables préféreront avancer leur départ à la retraite que faire l’effort de se former à l’IA », prédit Julie Amsellem. Le nombre de cabinets à vendre a atteint récemment un plus haut historique, un phénomène qui s’était déjà produit lors du passage à l’euro.

Plus fondamentalement, un doute existentiel saisit la profession. Depuis une ordonnance de 1945, elle bénéficie d’une prérogative d’exercice : si une entreprise confie sa comptabilité à un tiers, il doit être inscrit à l’Ordre des experts-comptables. Un monopole que certains qualifient de rente, et qui se justifie de moins en moins au fur et à mesure de l’automatisation du métier.

En 2014 déjà, l’Inspection générale des finances avait considéré que les exigences de qualification professionnelle pour la tâche de tenue comptable étaient disproportionnées. Or le droit européen exige que les restrictions d’accès soient nécessaires et proportionnées à l’objectif poursuivi.

« Aujourd’hui nous sommes protégés par le droit français, mais jusqu’à quand ? Une directive européenne pourrait tout à fait exiger d’ouvrir la profession », pointe Hugo Zagury, qui fait le parallèle avec la hausse, en 2024, des seuils européens rendant l’audit obligatoire. « Du jour au lendemain, la grande majorité des mandats des commissaires aux comptes sont devenus facultatifs », assure-t-il.

Des alternatives ont déjà émergé. Le robot comptable Indy, qui prémâche le travail des indépendants souhaitant faire eux-mêmes leur comptabilité, coûte « deux à cinq mois moins cher » qu’un expert-comptable (ce dernier engage néanmoins sa responsabilité civile et pénale, ce qui sécurise l’entreprise en cas de contrôle fiscal). « On fait partie des potentiels disrupteurs du secteur », indique Côme Fouques, le PDG d’Indy. Des logiciels pour comptables pourraient également être tentés de concurrencer un jour leurs clients. Voire un géant du Web souhaitant se diversifier dans cette verticale.

* « Exposition à l’intelligence artificielle générative et emploi : une application à la classification socioprofessionnelle française », Antonin Bergeaud, janvier 2024 ; « Les métiers en France face au risque de l’IA (2025-30) », Zety, octobre 2025 ; « How Will AI Affect the Global Workforce ? », Goldman Sachs, août 2025.